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Autonomie fiscale : Bruno Le Maire se dit prêt à un « pari historique » et tance Jean-Guy Talamoni
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Autonomie fiscale : Bruno Le Maire se dit prêt à un « pari historique » et tance Jean-Guy Talamoni


Calvi

Par

Le 06 Juin 2018



Il est venu pour « faire un diagnostic » et commencer à « ouvrir des pistes pour relancer l’économie corse, qui se porte mieux qu’on ne le dit, mais qui pourrait se porter encore mieux si on prenait un certain nombre de décisions ». Entre terre et mer, après une visite viticole à Patrimonio lundi, puis l’inauguration du nouveau navire de Corsica Linea mardi matin, Bruno Le Maire a rencontré mardi après-midi une centaine de chefs d’entreprises et d’élus corses pour leur faire part de sa méthode et de ses premières analyses. Le tout en mode stand-up, debout et micro à la main, au milieu d’un rectangle d’invités.

Les nationalistes étaient de la partie, Gilles Simeoni en tête, à l’exception notable de Jean-Guy Talamoni, dont le communiqué accompagnant son boycott, diffusé simultanément sur les réseaux sociaux, a entraîné une mise au point énergique du ministre.

Bruno Le Maire s’était pourtant réjoui en préambule de la participation de tous les élus insulaires à sa visite : « C’est la première fois depuis plusieurs mois qu’il ne manque absolument personne autour de la table. Et pour moi, c’est la première condition du succès. »

Mais, une demi-heure plus tard, le ministre déchantait devant le communiqué du président de l’Assemblée de Corse. Les deux hommes s’étaient rencontrés le matin au cours d’une réunion jugée « constructive » par le premier, mais « inutile » par le second, ce dernier déplorant notamment l’absence d’engagement formel en faveur d’un statut fiscal et social dérogatoire pour la Corse.

"Vous restez chez vous et je reste chez moi"

Dénonçant une « énième concertation en trompe-l’œil », ainsi qu’une « nouvelle mise en scène médiatique visant à faire croire que Paris est attentif à la situation de la Corse », Jean-Guy Talamoni a provoqué l’ire de Bruno Le Maire, qui à distance n’a pas mâché ses mots : « Je suis prêt à faire ce pari historique d’une nouvelle donne économique et fiscale pour la Corse. (…) Je vous tends la main, mais les choses doivent être claires entre nous : si je tends la main, ce n’est pas pour me la faire mordre. Quand je passe 45 minutes avec le président de l’Assemblée de Corse, et que nous avons une discussion constructive, et qu’à peine trente minutes plus tard, sur les réseaux sociaux, il dit que c’est du trompe-l’œil, que ça ne sert à rien, dans ce cas-là vous restez chez vous, et je reste chez moi. Et personne n’ira nulle part. C’est mon tempérament, vous ne le changerez pas. D’une certaine façon, il est assez proche du tempérament corse. »

Quelques minutes avant ce recadrage, le ministre de l’Economie s’était en effet dit prêt à « transformer la fiscalité de la Corse », un pari jugé « historique » : « Le président de la République a fixé le cap. (…) On peut envisager de donner à la Corse plus d’autonomie fiscale. » Et de prévenir aussitôt, comme l'avait fait le président Macron à Bastia : « Mais le principe, c’est qu’à partir du moment où on fait le choix d’avoir sa propre fiscalité, on a moins de dotations. (…) Et le jour où il y a moins de croissance, il y a moins de recettes fiscales et il n’y a plus de dotations pour compenser cette perte. »

L'autonomie fiscale : "un choix qui me va très bien"

Malgré ce bémol, Bruno Le Maire a répété son approbation de principe à octroyer une certaine autonomie : « C’est un choix qui me va très bien, mais ce n’est pas un choix qui se fait en deux ou trois mois. Car c’est un choix qui vous engage pour les années voire les décennies à venir. (…) C’est un pas en avant pour la Corse qui me paraît intéressant, qu’il faut vraiment étudier attentivement, pesant le pour et le contre. C’est un pari de responsabilité et moi j’aime bien ces paris. »

Puis, s’adressant aux deux présidents nationalistes, « d’homme à homme », de prévenir à nouveau sur la relation de confiance à venir : « Que chacun, élus comme Etat, sorte du jeu de rôle. (…) Pour moi, dans la politique, il y a une parole donnée, les yeux dans les yeux, et quand on se dit une chose par devant, on ne dit pas le contraire par derrière. Ca c’est de la politique d’il y a trente ou quarante ans, et ce n’est pas ma façon de faire. ( …) En Corse, les chemins sont tortueux, les âmes sont droites et j’aimerais que ça ne change pas. »

Jean-Guy Talamoni a moyennement apprécié, renvoyant dans la soirée un second communiqué, dans lequel il s’étonne d’être accusé de « double jeu » : « Le fait d’annoncer une main tendue en fermant résolument toutes les portes d’un dialogue acceptable, me semble, pour le coup, relever d’un double jeu dont les Corses ne sont pas dupes. »

Gilles Simeoni et la tapisserie de Pénélope : "Nous avons besoin d'être rassurés"

Toutefois chez les nationalistes, pour qui le transfert au moins partiel de la fiscalité à la collectivité de Corse constitue une revendication centrale, cette mise au point de Bruno Le Maire en aura probablement convaincu plusieurs de sa bonne volonté et de son ouverture dans les discussions à venir. « Pour que nous soyons rassurés, nous avons besoin de votre engagement public et fort », avait réclamé Gilles Simeoni un peu plus tôt face à lui. « Nous avons besoin d’entendre que oui, vous acceptez de discuter de l’autonomie fiscale, et que oui, la demande d’un statut fiscal et social pour une île comme la Corse est légitime. » Demande réitérée par Jean-Christophe Angelini, qui a appelé à aller au-delà de ce qui serait « une succession d’aménagements techniques ».

Le président de l’exécutif s’était notamment attaché à rappeler que l’insularité, dont le coût caché pour l’économie corse a été évalué à plus de 700 millions d’euros par une étude présentée mardi au ministre (lire encadré en fin d’article), est une contrainte structurelle justifiant de telles mesures, dans une île frappée par un chômage et un taux de pauvreté plus élevés que sur le continent : « Ce n’est pas un hasard si toutes les régions insulaires de l’UE bénéficient d’un statut d’autonomie. La Corse fait pour l’instant figure d’exception. (…) Nous ne pouvons pas, M. le Ministre, être en permanence condamnés à la tapisserie de Pénélope, où les jours, les années qui passent, les gouvernements qui se succèdent, nous condamnent à refaire des démonstrations qui ont déjà été faites. » Et Gilles Simeoni de justifier ainsi à demi-mots le scepticisme affiché par Jean-Guy Talamoni : « Si nous avons aujourd’hui une forme de défiance, c’est aussi parce que souvent les Corses ont été privés de l’accès à la terre, au savoir, à la formation. Cela pèse encore. »

Comme preuve de l’engagement du gouvernement, le chef de l’exécutif insulaire, plaidant « l’urgence », a demandé « un calendrier resserré » et « des signes forts dès la Loi de finances de 2019 ».

Diagnostic présenté en juillet, premières mesures en septembre

Le ministre s’y est engagé mardi après-midi : en septembre, une « première batterie de propositions concrètes » pourra être validée et intégrée à la Loi de finances pour 2019, « avec pourquoi pas une ou deux mesures fiscales ». Il s’agira ensuite de « se mettre d’accord sur une stratégie globale » incluant le court et le long terme. Le tout en se basant sur un « diagnostic partagé », à savoir le rapport sur l’économie corse commandé par le président de la République à l’Inspection générale des Finances. Document déjà décrié comme orienté par les nationalistes, dont les premières lignes ont également été présentées mardi, et qui sera remis début juillet avant d’être « présenté aux Corses » par Delphine Gény-Stephann. La secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie fera le déplacement sur l’île pour l’occasion, preuve de « l’importance » accordée au document, dixit Bruno Le Maire.

Le tabac et l'essence dans le collimateur

En attendant, le ministre, répétant à l’envi qu’il « aime la Corse et les Corses », a simplement esquissé mardi quelques idées fortes quant au développement économique de l’île, « une priorité absolue » jusqu’au « plus petit village le plus reculé ». Sur la fiscalité, il s’est voulu clair : « Si on remet à plat, on remet vraiment à plat, on n’empile pas des couches. Car il y a des dispositifs fiscaux qui honnêtement ne tiennent pas la route. » Et de citer en particulier l’exonération trop généreuse sur le tabac en Corse : des impôts inférieurs de 25 millions d’euros par rapport au continent, alors que le taux de cancer du poumon est supérieur ici de 25% : « C’est la contradiction la plus complète. On ne peut pas vouloir réduire la consommation de tabac et en même temps garder une fiscalité attractive », a tranché Bruno Le Maire.

Autre anomalie relevée, le prix excessif de l’essence, auquel il convient de remédier sur le court terme. « Quand je fais le plein à Evreux, ce n’est pas 1,694 euro le litre, c’est 20 centimes moins cher. » La faute à une trop faible concurrence selon lui : « Pourquoi la distribution d’essence est-elle aussi limitée ? Pourquoi n’est-elle pas assurée aussi par la grande distribution ? »

Sur le tourisme, le ministre de l’Economie a appelé à se mobiliser « totalement » pour faire de ce secteur « un fer de lance », en imitant les efforts réalisés dans l’agriculture, dont les filières en Corse étaient « complètement désorganisées » à l’époque où il gérait ce portefeuille au gouvernement il y a moins de dix ans. « Cela a donné des résultats spectaculaires. »

Même appel à l’action dans le secteur des infrastructures, pour lequel les fonds du Plan exceptionnel d’investissement (PEI) n’ont pas été entièrement dépensés. Aussi, 40 millions d’euros supplémentaires seront consacrés au déploiement de la fibre optique. « Il est inacceptable qu’il y ait encore autant de zones blanches. On doit pouvoir appeler n’importe qui, n’importe où. On en est encore très loin. »

Concernant les start-up, Bruno Le Maire a de nouveau appelé à faire de la Corse « un hub européen du développement du numérique » et s’est dit « prêt à étudier » le passage du crédit d’impôt recherche de 30% à 50%, ce qui « donnera un avantage compétitif à la Corse ».

Quête de confiance

Achevant sa visite en forme de quête de confiance réciproque, accordant le crédit de « la sincérité » et de « l’ambition » à Gilles Simeoni, le ministre s’est dit prêt à s’engager « totalement pour le développement économique de la Corse, comme je l’avais fait pour l’agriculture, car elle mérite le meilleur ».

Dans sa prise de parole, Gilles Simeoni s’était souvenu de cette « action patiente et soutenue » au service de l’agriculture corse. Juste après la mise au point de Bruno Le Maire à l’égard de Jean-Guy Talamoni, le chef de l’exécutif corse s’est empressé de se lever au côté du ministre : « Il faut bien comprendre qu’il y a aujourd’hui chez les Corses une interrogation profonde sur la capacité du gouvernement et de l’État à vouloir véritablement construire le chemin que nous voulons emprunter avec vous », justifie-t-il. « Ce rendez-vous historique avec le gouvernement, nous l’avons manqué jusqu’à aujourd’hui. »
Les deux hommes se serrent la main sous les applaudissements. Si la suite reste à écrire, le franc-parler aura été de mise.
Insularité : un coût caché estimé entre 700 millions et 1,5 milliard d'euros par an
La CCI de Corse avait commandé une étude sur le coût caché de l’insularité au cabinet parisien Goodwill Management. Une première. Les grandes conclusions du rapport, destiné à « prouver » au ministre Bruno Le Maire que l’économie corse mérite des décisions fortes plutôt que des mesurettes, ont été présentées ce mardi au palais des Congrès. Selon cette étude, ce surcoût représente en moyenne 10% du chiffre d’affaires des entreprises, soit « un peu plus d’un mois d’activité ». Pour un montant global estimé entre 700 millions et 1,5 milliard d’euros par an pour l’ensemble de l’économie de la Corse.

Des disparités ont été relevées entre les grandes entreprises et les petites : les premières sont impactées « seulement » pour 7% de leur CA et souffrent davantage des problèmes d’approvisionnement ; les secondes se voient amputées de 11% de leur CA et pâtissent en priorité de difficultés de recrutement et de problèmes de formation.

Plus de 500 entreprises corses ont été interrogées, dont 80% comptent moins de dix salariés. Douze surcoûts principaux ont été pris en compte, que ce soit le coût du transport, le suréquipement (besoin de deux machines au lieu d’une pour éviter une rupture de production etc.), les difficultés de recrutement ou encore les aléas météorologiques, le tout dans un contexte d’éloignement géographique et d’étroitesse du marché. 70% des entreprises se disent touchées par les difficultés d’approvisionnement.

Sur les seuls quatre grands secteurs (construction, commerce, transport, hôtellerie-restauration), le surcoût lié à l’insularité est estimé à 670 millions d’euros par an.



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