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Gilles Simeoni : « Emmanuel Macron a-t-il vraiment la volonté politique d’ouvrir un dialogue à la hauteur des enjeux ? »
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Gilles Simeoni : « Emmanuel Macron a-t-il vraiment la volonté politique d’ouvrir un dialogue à la hauteur des enjeux ? »


Calvi

Par

Le 03 Avril 2019


- Comment réagissez à la prise de parole médiatique d’Emmanuel Macron ?
- On peut relever un certain nombre de signes d’évolution, au moins sur la forme, dans le discours d’Emmanuel Macron, notamment par rapport à ses prises de position antérieures. Mais, au-delà de ces efforts de forme, le fond politique du discours est strictement identique à celui qu’il a tenu l’an dernier à l’Alb’Oru. Cela conduit à se poser la question : a-t-il vraiment la volonté politique d’ouvrir un dialogue à la hauteur des enjeux ?

- Le président de la République fait allusion à votre récente conversation téléphonique. Pouvez-vous en dévoiler un peu plus ?
- Oui. Je lui ai, d’abord, dit que j’étais content de lui parler. Puis, je lui ai exposé ce que j’ai déjà déclaré de façon publique, notamment concernant notre responsabilité - la sienne en tant que chef de l’Etat et la mienne en tant que président du Conseil exécutif de Corse -, de créer les conditions d’un véritable dialogue et de nous engager dans la construction partagée d’une véritable solution politique. Nous avons la chance d’être dans une conjoncture qui n’a jamais été aussi favorable en 50 ans d’histoire contemporaine, notre responsabilité commune est de créer ces conditions pour qu’enfin soit tournée définitivement la page des conflits. Il est d’autant plus impensable de ne pas le faire que la crise des Gilets jaunes a conduit à un grand débat qui doit, lui-même, être le prélude à des décisions fortes sur la redéfinition de tous les paradigmes, aussi bien de l’Etat dans son rapport au territoire, à l’Europe, dans sa vision du monde… que dans la façon de concevoir l’argent public, la citoyenneté… Je lui ai dit que, dans toute cette construction-là, il fallait trouver une place pour imaginer ensemble une nouvelle ère des relations entre la Corse et l’Etat et pour l’écrire en s’inspirant de ce qui fonctionne ailleurs. Par exemple, d’un point de vue institutionnel : un statut d’autonomie de plein droit et de plein exercice.

- Le président vous a entendu sur un point : celui de la reconnaissance d’une identité corse. Il estime avoir fait « un geste fort ». Qu’en pensez-vous ?
- Il y a deux façons d’interpréter les mots du président de la République. Certains diront que ces mots relèvent d’un simple calcul politique, d’autres qu’ils révèlent une volonté d’avancer, mais même ceux-là sont obligés de constater que la volonté n’est pas exprimée de façon suffisamment forte et significative. La référence à l’identité est certes importante, mais il aurait fallu aller beaucoup plus loin. Je lui ai dit qu’il devait reconnaître la majorité territoriale nationaliste, y compris dans la dimension fondamentalement politique de son combat, le sien et celui dont elle est l’héritière et la continuatrice. Ce combat touche à l’histoire, à la dignité, à la reconnaissance d’un peuple et d’une langue, à la réparation d’un certain nombre de situations d’injustice et d’iniquité que nous avons vécues, à la prise en compte de la question des prisonniers politiques, notamment avec le droit au rapprochement de tous les condamnés sans exception, le traitement des questions liées au FIJAIT et aux suites pécuniaires des années de conflit.

- Que vous-a-t-il répondu ?
- Il m’a demandé de préciser ce que j’entendais par là. Je lui ai répondu que lorsqu’il est allé en Nouvelle Calédonie, il n’a pas dit aux représentants du peuple Kanak qu’ils avaient été élus uniquement pour gérer les poubelles ! Comme il l’a fait avec nous ! Au-delà de cette reconnaissance symbolique, il faut réintroduire le politique dans l’histoire et dans la séquence des relations entre le gouvernement et l’Etat d’un côté, et la majorité territoriale nationaliste de l’autre, et, ensuite, faire les gestes qui prouvent une réelle volonté d’avancer.

- Quels gestes le chef de l’Etat n’a-t-il pas fait ?
- Je prends quelques exemples. Le fait de ne pas citer l’autonomie alors même que c’est un concept qui, depuis 50 ans, structure l’essentiel du débat public insulaire et alors même que nous avons été élus pour construire un statut d’autonomie qui n’est pas l’indépendance. L’autonomie est une catégorie qui existe en droit constitutionnel français et aussi dans toutes les îles d’Europe. Le fait de ne même pas vouloir prononcer le mot, ni mettre en perspective cette discussion est un signe de fermeture. De la même façon, le fait de ne pas avoir accepté de rouvrir la discussion sur l’article constitutionnel - à fortiori dans le contexte qui a complètement évolué depuis – et sur la proposition que nous avons faite d’un article qui a été voté à une très large majorité par l’Assemblée de Corse, y compris par le groupe Andà per Dumane, soutien de la majorité présidentielle. Là aussi, c’est un mauvais signal qui est envoyé. Comme, d’ailleurs, sur des aspects plus concrets.

- C’est-à-dire ?
- Trois exemples. Premièrement : les travaux issus de la conférence sociale. La méthode, que nous avons employée, a, d’ores et déjà, conduit à des résultats certes partiels, mais significatifs, qui tranchent avec la situation de blocage et d’impuissance qui perdure sur le continent dans la gestion de la crise des Gilets jaunes. Il aurait fallu envoyer un message plus fort sur la volonté de l’Etat de prendre en compte la délibération votée en Corse à l’unanimité sur la fiscalité des carburants. Cela n’est pas fait ! Deuxième exemple : le statut d’île-montagne. Ce statut est acté par la loi depuis trois ans, mais n’est pas encore décliné concrètement. Il reconnaît spécifiquement que la Corse, par son caractère à la fois insulaire et montagneux, cumule des contraintes qui n’existent pas dans les autres territoires et qui appellent des critères spécifiques. Trois secteurs sont autant d’urgence et ont fait l’objet de délibérations unanimes, non seulement de la part des élus corses, mais aussi des syndicats : l’éducation, les services publics et la santé. Annonçons, dès maintenant, que nous allons y travailler ensemble avec l’Etat… mais là non plus, il n’y a pas de signe fort.

- Quel est le troisième exemple ?
- La langue corse. Nous avons rencontré, lundi soir, le ministre de l’Education nationale à qui nous avons fait des propositions argumentées. Il nous répond qu’on va en parler, mais il n’y a rien de concret pour l’instant. On pourrait prolonger ainsi les exemples… On aurait pu penser que l’Etat allait renforcer la démarche de la Corse concernant la prise en compte de l’insularité par la Commission européenne. On aurait pu penser qu’il prendrait des engagements clairs et stratégiques, conformément aux engagements anciennement pris, sur la façon pour la Corse de construire son autonomie énergétique. Le chef de l’Etat aborde tous ces domaines, mais ne va pas au fond ! Tout cela mis bout à bout, - même si des efforts sont faits sur la forme et si un certain nombre de signes peuvent être interprétés comme une volonté de l’Etat d’avancer -, n’est pas au niveau. Nous ne sommes ni convaincus, ni rassurés.

- Emmanuel Macron fait un autre geste symbolique en rendant hommage à votre père et en vous décernant des compliments. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
- Je lui sais gré d’avoir rendu hommage à la mémoire de mon père avec cependant un bémol. Il cite mon père en disant que celui-ci avait regretté l’affaire d’Aleria. C’est vrai, mon père a dit publiquement qu’il regrettait les morts d’Aleria, mais il a dit aussi de façon indissociable qu’on n’aurait pas été obligé de faire Aleria si l’Etat n’avait pas eu, pendant des décennies, une politique d’injustice, coloniale et inéquitable et qu’il fallait que tout le monde prenne sa part de responsabilités, y compris l’Etat et le clan. Cela, Emmanuel Macron ne le dit pas ! Forcément, cet oubli confère à la citation un caractère tronqué, voire inexact.

- Pour vous, au final, le compte n’y est pas du tout ?
- Non ! En l’état, les éléments, qui permettraient de le penser, sont insuffisants. Si la parole d’Emmanuel Macron est vraiment l’expression de sa volonté d’ouvrir réellement un nouveau cycle de relations entre la Corse et l’Etat, il doit le dire plus fortement et plus clairement, et envoyer des signes, y compris d’ici à jeudi.

- Vous n’y croyez pas ?
- Le président de la République m’a dit clairement qu’il avait la volonté de créer les conditions permettant d’ouvrir un véritable dialogue et ce nouveau cycle de relations. Je ne souhaite pas, à priori, douter de sa volonté, mais je constate qu’il y a une distorsion importante entre son affirmation, telle qu’il a développée lors de notre entretien téléphonique, et la position qu’il a prise dans son texte. Cette distorsion naît, soit d’un profond désaccord politique de fond sur ce qu’il faut faire, soit de choses mal ou insuffisamment exprimées dans le texte ? Dans ce cas, le chef de l’Etat doit se donner les moyens de les dire clairement.

- Envisagez-vous d’aller jeudi le rencontrer à Cuzzà ?
- En l’état, non ! Les conditions de notre participation ne sont pas réunies. Nous continuons de penser que le format du débat proposé à Cuzzà n’est absolument pas à la hauteur des enjeux et ne permettra, ni de poser les questions, ni d’aborder les réponses que la majorité des Corses attendent. Nous ne sommes pas dans la politique du pire, au contraire ! Nous ne sommes pas dans une logique d’escalade. Mais comment fait-on face à une situation d’ensemble qui s’est aggravée, dégradée, et qui est globalement une situation de blocage ?

- Qu’avez-vous décidé de faire ?
- Je vais consulter largement le Conseil exécutif, l’ensemble de la majorité territoriale, les maires, y compris non nationalistes, les forces vives… pour essayer de voir ce qu’il est pertinent de faire. Ce qui est certain, c’est qu’il faut renforcer la mobilisation populaire et pacifique pour jeudi, et au-delà continuer à réfléchir. Un des effets des déclarations du chef de l’Etat, si on reste seulement sur la forme, laisse penser que nous refusons le dialogue alors qu’au contraire, c’est nous qui le demandons. Il faut, donc, créer les conditions, soit d’ouvrir un véritable dialogue s’il y a une volonté en face, soit d’expliquer que cette volonté fait défaut pour l’instant.

Propos recueillis par Nicole MARI.
 



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