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Tribune-Jean-François Bernardini : "En pays d’éléphants…sò qui"
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Tribune-Jean-François Bernardini : "En pays d’éléphants…sò qui"


Calvi

Par

Le 27 Septembre 2018


Le trauma Corsica-France, qui nous accompagne tous les jours, est au centre de ce scénario. Personnellement, j’ai mis du temps à mieux le détecter, le nommer et le comprendre. "Le trauma est une blessure jamais reconnue, non conscientisée, jamais nommée et non comprise" .. nous dit Peter Levine.
A notre insu, il gouverne les comportements, les réactions, les jugements de nous tous.
Est-on conscient combien nous sommes ici - et ce n’est pas la première fois - en terrain traumatique, en terre explosive et douloureuse, en matière de langue, d’appartenance, de terre...
C’est fou ce que l’on vit en terrain miné. D'autant plus quand on n’en est pas conscient.
Tous les protagonistes du conflit autour de « sò quì » en auront mesuré l’explosivité, à partir d’un déclencheur, un incident qui pourrait sembler minime dans la vie d’un établissement scolaire.
Si le terrain n’était pas miné, si le terrain était neutre et non traumatique, il en serait d'ailleurs tout autrement.


Imaginons le prof de gym qui ce matin a prévu basket-ball au programme, face à un élève qui amène son ballon de foot-ball et souhaite jouer au foot.
Refus du professeur, une fois, deux fois, trois fois. Visite chez le proviseur …
Qui oserait croire alors, que cela provoquerait une tempête d’indignation, reproches, scandale, plainte, demande de démission de l’enseignant ?
Sauf que la langue corse est un terrain autrement traumatique que ne le serait la pratique du foot-ball ou de n’importe quelle autre discipline.
En Angleterre on dirait « There is an elephant in the room - Il y a un éléphant dans le salon » que chacun s’évertue d’ignorer et de contourner. Personne ne semble le voir, mais il affecte tous nos comportements et réactions.


Cet éléphant-là est le trauma d’un peuple qui vit dans une douloureuse question identitaire et culturelle, et dans le piège de mensonges et omissions historiques depuis 250 ans.
Le Fiumorbu en sait quelque chose. - U Fiumorbu ne sà qualcosa.
Mais le trauma ne donne pas tous les droits. Pourtant, sa compréhension nous permet de donner un sens à ce qui se passe en nous et autour de nous. A l’école corse de 2018, on est bien loin des coups de règle sur les doigts, mais ce simple refus d’un « sò quì » en début d’année dans un cours de français suffit à réveiller les douleurs, et des deux côtés. Petit clic, grand choc. Nous sommes au cœur d’un « séisme émotionnel » pour un peuple : la perte de sa langue.
Et on est où ici ? - En pays d'éléphant, ça c’est évident.


Comme en terre de traumatismes, l'élève en question s'est senti refusé, agressé. La professeur s’est sentie atteinte dans son devoir, son autorité et sa responsabilité pédagogique. La proviseur a proposé un compromis. Les parents se sont sentis blessés. D’autres y ont mêlé leur colère face à l’administration. Le trauma est à l’œuvre. Dans ce conflit ouvert, chacun peut alors constater la spirale, l’engrenage de l’inflation émotionnelle, verbale, qui prépare l’incendie et creuse les fossés.
Ce mode de régulation du conflit est-il alors le seul que nous ayons à proposer à nos jeunes ?
J’ai mal, je fais mal. Je suis blessé, je blesse. Je me sens méprisé, je méprise.
Notre citoyenneté et nos écoles ont d’autres valeurs et ont droit à d’autres outils que ceux-là.


Quand on ne connaît que le marteau, la tentation est grande de transformer tous les problèmes en clous. Et on tape le plus fort possible, croyant que c’est ainsi que l’on gagnera.
N’en doutons pas un instant. Chacun est dans son droit. Chacun aura raison, et aura - en ce genre de contexte émotionnel - bien du mal à monter sur la colline pour regarder l’ensemble et dessiner l’horizon que l'on veut pour nos jeunes. Et pourtant c’est bien cela que chacun désire.
D’un peu plus haut, chacun verrait alors la langue corse sur son lit d'hôpital. Un élève qui s’accroche désespérément à son héritage culturel, dans une société d'orphelins linguistiques. Une professeur méritante dans ses fonctions qui veut prendre ses responsabilités dès le premier jour de la rentrée en fixant des règles. Une proviseur qui cherche une issue. Mais tout cela se déroule dans une société agie par le trauma, au sein de laquelle la langue est devenue « pomme de discorde », langue décorative, telle une souffrance, une preuve supplémentaire de ce qui nous affecte.
Tous les acteurs jouent en fait dans une pièce douloureuse. Elle date de 250 ans. Malgré nous, cet inaudible, cet irréconcilié se transmet de génération en génération. Le cycle se perpétue. Nous en payons le prix social et culturel. En sommes-nous conscients ?


Aujourd’hui nous sommes tous dans la douleur. La douleur, ça bouffe de l’énergie. On affaiblit l’appartenance, on exclut pour mieux s’affirmer, on perd la communauté scolaire, on divise, on sépare un peu plus. Sur les réseaux, les « chacals » de service mettent leur huile sur le feu.
Les tensions, les vieilles rancœurs, les provocations stériles, les rapports de force empoisonnés alimentent et embrasent le « combustible » traumatique qui dépasse largement élève et professeur, école et parents.
Les énergies précieuses dont on a urgemment besoin pour ouvrir les plus beaux chantiers au service de la jeunesse corse, risquent d'être investies dans l’affrontement et l’adversité.
Langue contre langue, et la Corse finira muette.
Sur son lit d’hôpital la langue corse en agonie, qu’en pense-t-elle ?
Chì ne pensa a nostra lingua ?


Il faudra un peu plus que quelques « sò quì » pour la sauver, et sauver la polyphonie des langues qui est la force et la richesse de la Corse de toujours.
Réjouissons-nous qu’il y ait des jeunes en Corse qui parlent et souhaitent pratiquer, cultiver, faire vivre cette langue.
Ecoutons ce SOS et offrons-leur les chantiers les plus intelligents, les plus exigeants.
Réjouissons-nous qu'il y ait en Corse des professeurs de français qui, nullement hostiles à la langue Corse, souhaitent offrir le meilleur de leur discipline pour notre jeunesse.
Ouvrons les horizons fertiles, au lieu de nourrir les antagonismes. Il ne s’agit pas d’haranguer les jeunes, il s’agit de les équiper, leur donner le meilleur et entendre bien sûr cette « maltraitance » linguistique qui les traverse, comme elle traverse toute la société corsophone et non-corsophone. .
Ce SOS que nous adresse le lycée du Fiumorbu fait et fera son chemin dans tous les esprits. Il interpelle toutes les générations.
Il ne s’agit ni de capituler, ni de faire capituler.
Il ne s’agit ni d’avoir raison ni de perdre la face.
Il s'agit de sortir grandis du conflit.
Il s'agit de relever le défi de cet « éléphant » qui gouverne en chacun de nous. Il abîme et abîmera bien des destins si nous le laissons faire. Il dépasse ce professeur, cet élève et cette classe dont il faut entendre le message.


Dans quelques jours à peine, cette professeur devra retrouver sa classe.
Je suis convaincu qu’ensemble, élèves et enseignants trouveront l’intelligence pour sortir de l’impasse en prenant conscience de ce vieil « éléphant » dont ils ne sont nullement responsables, qui nous piège, nous emprisonne, nous sépare et au final nous fait souffrir.
Tous nous devons avoir un objectif et un effort communs.
Qu’en ce nouveau départ pour une année scolaire, ses élèves devant elle, elle devant sa classe, chacun puisse réciproquement se dire : « Encore plus de respect, encore plus d'efforts, encore plus de compétence, encore plus de francophones pour épouser le corse, encore plus de corsophones pour exceller en français, encore plus d'harmonie entre les êtres, les langues, les disciplines et les compétences pour bâtir l’avenir ».
On est où ici ? Induve simu quì ? Ensemble, sur une terre capable de construire son avenir culturel et citoyen. Inseme, nantu à una terra capace di custruì u so avvene culturale è umanu.

J.-F. Bernardini
PS - Le « sò quì » semblant acquis pour tous, à réviser pour la semaine prochaine : « fubbe quì - era statu quì - sò statu quì - era quì - saraghju quì - sia quì - fussi quì » - aux 1ères personnes du singulier et du pluriel.



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